Retour au blog

Baltic 111 Raven : le superyacht qui a pulvérisé l'Atlantique en 7 jours

Charles d'Oiron··9 min de lecture

Traverser l'Atlantique à plus de 30 nœuds dans un salon flottant en carbone : le Baltic 111 Raven vient de prouver que c'est possible. Et que ça peut même devenir la norme.

Un record dès la première tentative

6 jours, 22 heures, 27 minutes et 47 secondes. C'est le temps qu'il aura fallu à Raven pour avaler les 3 000 milles nautiques de la RORC Transatlantic Race 2026, pulvérisant le record monocoque de la course. Vitesse moyenne : 18 nœuds. Pointes à plus de 30 nœuds sous les grains. Et un franchissement de la ligne d'arrivée à 30 nœuds — parce que pourquoi se calmer maintenant ?

Le plus dingue ? C'était sa première course au large. Pas un galop d'essai, pas une traversée de rodage. Un record, d'entrée de jeu.

"To set a record in your first attempt is something very special", lâche Damien Durchon, skipper du bateau, avec un flegme qui masque mal l'émotion.

Quelques mois plus tôt, Raven avait déjà fait trembler le monde du yachting en réalisant un grand chelem inédit aux Boat International Design & Innovation Awards 2025 : Outstanding Exterior Design, Best Interior Design, Best Naval Architecture et Innovation of the Year. Quatre prix. Quatre. Le jury n'a pas mâché ses mots : "A naval architecture marvel." Sur le papier, le bateau impressionnait. Sur l'eau, il vient de tout valider.

Le pari fou de l'ultra-légèreté

Comment fait-on naviguer un superyacht de 34 mètres à des vitesses de maxi-trimaran ? On commence par une obsession : le poids.

55 tonnes. C'est le déplacement de Raven. Un yacht de performance comparable pèse entre 75 et 100 tonnes. Faites le calcul : 30 à 40% de masse en moins. Ce n'est pas un régime — c'est une révolution métabolique.

Chaque gramme a été traqué avec une minutie qui confine à la névrose. Les portes de douche ? 2,3 kg/m² au lieu des 13,5 kg/m² habituels. La tuyauterie hydraulique ? Remplacée par des tubes flexibles, économisant 160 kg d'un coup. Les brackets de fixation, ces petites pièces qu'on ne regarde jamais ? Affinés en carbone jusqu'à 100 grammes pièce.

"Although weight has been scrutinised and massively optimised, Raven still fully supports a superyacht level of systems and comfort", assure Henry Hawkins, vice-président exécutif de Baltic Yachts. Le pari était exactement là : ne rien sacrifier du confort tout en supprimant chaque kilo superflu.

L'esthétique de la légèreté

L'intérieur de Raven ne ressemble à rien de connu dans l'univers des superyachts. Exit les boiseries d'acajou et les marbres clinquants. Ici, la structure en carbone est exposée, assumée, sublimée par des finitions en rotin et bambou. Le résultat ? Le jury des Awards a résumé : "She's a spaceship but it makes sense. The use of finishes is quite clever — I love the combination of rattan and carbon fibre."

Un vaisseau spatial. L'image colle.

Des foils qui changent tout

Le vrai coup de génie de Raven se cache sous la ligne de flottaison. Des foils en T hydrauliques, capables de supporter environ 60% du déplacement du bateau à vitesse élevée. Autrement dit : à pleine allure, plus de la moitié de ce yacht de 55 tonnes est portée par ses ailes sous-marines.

Mais attention — on ne parle pas ici de vol complet à la manière d'un AC75 de la Coupe de l'America. Le concept est plus subtil, plus marin, et finalement plus malin : le foiling assisté. Le bateau ne décolle pas. Il s'allège, réduit sa traînée, et file.

Un système hybride d'une complexité redoutable

Les foils ne travaillent pas seuls. Ils s'intègrent dans un écosystème de stabilité qui ferait pâlir un ingénieur aéronautique :

  • Foils en T hydrauliques rétractables
  • Quille fixe de 5 mètres avec bulbe de 9 300 kg
  • 10 tonnes de ballast d'eau par bord
  • Trim tabs verticaux à la poupe

Résultat de cette orchestration ? Un angle de gîte qui dépasse rarement 10°, même sous pleine puissance. Dix degrés. Sur un monocoque de course lancé à 30 nœuds. C'est proprement stupéfiant.

Le paradoxe de la sécurité

Et c'est là que Raven inverse une logique vieille comme la voile : plus il va vite, plus il est stable. Les foils génèrent un moment de redressement qui augmente avec la vitesse. Contre-intuitif ? Absolument. Révolutionnaire ? Sans doute.

Que se passe-t-il si un foil décroche ? Damien Durchon balaie l'inquiétude : "If a foil stalls, the boat simply behaves like a conventional yacht. In many respects, I would say Raven is safer than most offshore boats." Pas de catastrophe, pas de chavirage. Juste un retour au comportement d'un voilier classique — qui, rappelons-le, pèse déjà 55 tonnes et possède une quille de 5 mètres.

« Comme piloter un vaisseau spatial »

Les chiffres impressionnent. Les témoignages de ceux qui ont barré Raven donnent le frisson.

"At 30 knots and above, you're moving quicker than the waves themselves. You're working your way through the sea rather than reacting to it", décrit Durchon. Relisez cette phrase. À 30 nœuds, le bateau va plus vite que la houle. Il ne subit plus l'océan — il le traverse.

Claes Nyloef, chef de projet, parle d'une sensation jusqu'ici réservée aux multicoques : "When she starts accelerating, it doesn't stop. It's breathtaking. Previously you only experienced that sensation on multihulls." Une accélération continue, sans plateau, sans cette sensation de mur que connaissent tous les marins de monocoques.

Cette alchimie entre machine et humains rappelle ce qu'on retrouve dans d'autres disciplines de la course au large. Si cette aventure vous inspire, vous pourriez vivre l'expérience de l'intérieur : plusieurs trimarans ORMA sont actuellement ouverts au sponsoring sur Spencer, offrant une immersion unique dans l'univers de la course océanique.

Raven face aux légendes

Will Oxley, navigateur ayant officié à bord du mythique Comanche — longtemps la référence absolue en vitesse pure sur monocoque — ose la comparaison : "Comanche is still the global benchmark in VMG downwind sailing, but Raven has clear performance advantages at certain angles. In this race, when we're sailing our angles we're faster."

Plus rapide que Comanche à certaines allures. Sur un bateau où l'on peut prendre une douche dans une cabine digne d'un hôtel. Le monde a basculé.

L'humain derrière la machine

Le cockpit Bird's Nest — un habitacle en carbone avec panneaux Perspex — permet aux invités d'observer la navigation en toute sécurité, immergés dans l'action sans être exposés aux embruns. Mais au-delà de la technologie, l'équipage rappelle une vérité éternelle de la course au large.

"Everyone knows their role, everyone is professional... The way the team came together was a big part of the result. There's no friction, the humour stays no matter what's happening, and that makes a huge difference offshore", confient Brad Jackson et Will Oxley. Un bateau d'exception ne vaut rien sans un équipage soudé. C'est aussi vieux que la mer.

50 ans d'innovation finlandaise

Raven n'est pas un coup de génie isolé. Il est l'aboutissement d'un demi-siècle de quête obsessionnelle menée depuis Jakobstad, petit port finlandais sur le golfe de Botnie.

Baltic Yachts naît en 1973, fondé par cinq jeunes constructeurs qui quittent Nautor Swan avec une conviction : on peut construire plus léger, plus rigide, plus performant. Cinquante ans et plus de 550 yachts plus tard, le chantier est devenu le premier au monde certifié ISO 9001, 14001 et 18001. 39 prix majeurs en 13 ans. Le palmarès parle de lui-même.

Les jalons qui ont mené à Raven

La chronologie est limpide :

  • Années 1980 : adoption pionnière de la fibre de carbone, fabrication des mâts en interne
  • 1985 : Midnight Sun, premier voilier de course entièrement en composite
  • 2002 : Baltic 147 Visione, nouveau standard du superyacht de performance
  • 2019 : Baltic 142 Canova, premier superyacht équipé d'un système DSS de foils assistés
  • 2023 : livraison de Raven après deux ans de construction
  • 2026 : record transatlantique

De Canova à Raven, le saut technologique est immense. Le concept de foil assisté a été poussé à son paroxysme, avec des foils en T hydrauliques remplaçant le système DSS latéral. L'équipe de rêve assemblée pour le projet en dit long sur l'ambition : Botin Partners à l'architecture navale, PURE Design à l'ingénierie structurelle, Jarkko Jämsén au design concept et intérieur, Baltic Yachts à la construction.

Le tout complété par une propulsion hybride — générateurs Yanmar, moteur électrique Swiss Phi-Power de 130 kW, hélice rétractable en carbone avec moyeu en titane imprimé en 3D — et un plan de voilure signé North Sails 3Di avec technologie Helix sur mât Southern Spars en carbone. Rien n'a été laissé au hasard.

Une nouvelle ère pour les superyachts

"This is a way forward... You get foiling performance without fully flying, which is critical for ocean racing. I think you will see more boats like this", prédit Claes Nyloef.

Difficile de lui donner tort. Raven vient de démontrer qu'un superyacht peut traverser un océan à des vitesses de course — 18 nœuds de moyenne sur 3 000 milles — tout en offrant le confort de croisière attendu par un propriétaire privé. Le bateau accueille quatre invités dans deux cabines plus une cabine propriétaire. On y dort, on y vit, et le lendemain on pulvérise un record.

"The owner likes the challenge of doing something that hasn't been done before", résume Garth Brewer, représentant du propriétaire. C'est fait. Et ce qui a été fait ne peut être défait.

Le concept de superyacht-supercar vient de naître. Plus vite, plus stable, plus sûr — le triptyque impossible est devenu réalité à Jakobstad. La question n'est plus de savoir si d'autres suivront, mais combien de temps il leur faudra pour rattraper Raven.

Pour suivre les prochaines performances de bateaux d'exception lors des grandes courses océaniques, retrouvez toutes les dates sur le calendrier Spencer.