Comment le scow de la Class40 réinvente la course au large IRC
Sommaire
Le coup d'éclat qui change tout
Janvier 2026, au large de la Grenade. Un 50-pieds que personne n'attendait franchit la ligne d'arrivée du RORC Transatlantic Race en vainqueur scratch. Palanad 4 — un nom encore inconnu dans le circuit IRC — vient d'avaler 3 000 milles en 8 jours, 5 heures, 55 minutes et 50 secondes, à une vitesse moyenne de 15 nœuds. Derrière lui, des maxis deux fois plus longs et des équipages professionnels de 12 à 15 marins qui se demandent bien ce qui leur est tombé sur la tête.
Sept personnes à bord. Un bateau de 15,20 mètres. Seulement sa deuxième course offshore.
Un mois plus tard, le même scénario se répète : le RORC Caribbean 600 tombe dans l'escarcelle de ce même ovni flottant, cette fois en IRC Zero. Et là, attention : parcours composé à 60% d'angles de près. Temps d'arrivée : 2 jours, 10 heures, 32 minutes. Le genre de résultat qui ferme tous les débats.
Pour mesurer l'ampleur du séisme ? Comparons. Deux ans plus tôt, Olivier Magré franchissait cette même ligne d'arrivée transatlantique aux commandes de son Palanad 3, un Class40, en 10 jours et 2 heures. Le Palanad 4 a été environ 30% plus rapide que son prédécesseur. Sur le même parcours. Avec le même patron. Mais avec un bateau né d'une filiation très particulière.
De la Class40 au Mach 50 : une filiation révolutionnaire
L'histoire commence dans le cockpit d'un Class40. Le Palanad 3, voile numéro 160, est un Mach 40.4 dessiné par Sam Manuard. En 2024, Magré l'emmène en vainqueur du RORC Transatlantic en catégorie Class40. Victoire nette, sans bavure. Mais surtout, une révélation : le concept scow fonctionne au-delà de toute espérance.
La suite ? Magré passe commande du Mach 50 à Manuard. Même philosophie, échelle supérieure. Le cahier des charges tient en une phrase : transposer l'étrave scow à un 50-pieds taillé pour le circuit RORC. Budget : environ 2 millions d'euros. Construction confiée à JPS Production. Mise à l'eau le 19 juillet 2025.
Six mois plus tard, le bateau pulvérise la concurrence IRC.
Mais ce qui donne à cette trajectoire sa saveur particulière, c'est la dimension humaine. Magré ne court pas seul. Son fils fait partie de l'équipage. Et quand il franchit la ligne en Grenade, ses mots disent tout :
« Pour moi, en tant que père, c'est un rêve fantastique. Gagner le RORC Transatlantic avec mon fils, c'est le plus grand résultat que je puisse imaginer en voile. »
On peut difficilement trouver plus belle validation d'un projet sportif et familial.
Le tandem Manuard-Magré
La relation entre l'architecte et le propriétaire mérite qu'on s'y attarde. Manuard ne dessine pas pour exploiter un trou de jauge. Il le dit lui-même :
« Palanad a été créé non pour exploiter une faille de jauge, mais pour procurer un plaisir maximal. »
Cette philosophie — le plaisir comme vecteur de performance — irrigue tout le projet. Et elle trouve son origine directe dans le laboratoire grandeur nature qu'est devenue la Class40.
Le scow bow : anatomie d'une disruption technique
Qu'est-ce qui rend le Palanad 4 si radicalement différent ? Son étrave. Large, plate, presque provocante. Les puristes la trouvent laide. Ceux qui ont navigué dessus ne veulent plus en descendre.
Le principe hydrodynamique est à la fois simple et contre-intuitif. Manuard l'explique sans détour :
« Le concept de l'étrave ronde est d'éviter d'enfoncer l'avant sous l'eau. L'étrave est si large et si plate qu'elle crée une portance hydrodynamique qui aide aussi le bateau à s'arracher des vagues. »
Concrètement ? Là où un monocoque classique s'enfourne dans la houle — parfois violemment —, le scow lève le nez et surfe. Résultat :
- Vitesses régulièrement supérieures à 20 nœuds en surf
- Pointes à 25 nœuds
- Pont sec même au portant musclé
- Volumes intérieurs comparables à un catamaran ou un monocoque bien plus grand
Le rating IRC confirme le positionnement : avec un TCC de 1.426, le Palanad 4 se situe dans la zone des TP52 (1.360-1.400), mais nécessite la moitié de l'équipage. Sept marins contre douze à quinze. Faites le calcul en termes de masse salariale, de logistique, de fatigue.
Car c'est peut-être là le secret le plus sous-estimé du scow. Le confort n'est pas un luxe, c'est un multiplicateur de performance :
« Même à 20-25 nœuds au portant, le pont reste remarquablement sec. Le confort, c'est de la performance. Quand l'équipage peut rester concentré, le bateau va plus vite. »
Les limites du concept
Bon. Soyons honnêtes : le scow n'est pas invincible. Son talon d'Achille ? Les petits airs et la mer hachée. La surface mouillée importante de cette étrave démesurée devient un frein quand le vent mollit et que le clapot s'installe. L'équipage du Palanad 4 le reconnaît sans ambages : le point faible du bateau, ce n'est pas le près — c'est le calme.
Une faiblesse qui explique pourquoi la victoire au Caribbean 600, avec ses 60% de près dans des conditions variées, constitue une validation aussi puissante. Le bateau ne gagne pas uniquement quand ça souffle.
Class40 : le laboratoire qui a tout changé
Le Palanad 4 n'est pas un Class40. Mais il n'existerait pas sans la Class40. Cette classe de série, conçue à l'origine pour démocratiser la course au large, est devenue — presque malgré elle — le plus formidable incubateur d'innovation de la voile offshore.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes :
- 56 scows construits depuis 2019
- 43% de la flotte active en 2024
- 31 certificats de jauge délivrés pour des scows en 2025, contre 23 pour des bateaux à étrave conventionnelle
- Record de 21 lancements en 2023
La filière d'innovation est limpide : Mini 6.50 → Class40 → IRC 50-pieds. Chaque étape valide, affine, repousse les limites du concept. Les trois designs phares de 2025 — le Mach 40.6 de Manuard, le Lift V3 de Marc Lombard, l'Agité 40 de Michel Desjoyeaux — sont tous des scows. Le débat n'est plus « scow ou pas scow ». Il est dans les détails.
Gianluca Guelfi, architecte du Musa 40, résume la situation :
« Les différences entre les bateaux sont de moins en moins significatives... la différence va se faire dans les détails. »
Le Mach 40.6 Swift de Greg Leonard, vainqueur du Round Ireland Race 2025, illustre cette quête du détail : des améliorations ciblées sur les angles de reaching entre 60° et 110° de TWA, là où se gagnent les milles en course au large. Et que dire du Crédit Mutuel #158, un Lift V2 de 2019 — six ans d'âge ! — encore deuxième de la Transat CIC 2024 et vainqueur du CIC Med Channel 2025 ? La preuve que le scow vieillit bien.
Si cette révolution technique vous fascine, vous pouvez la suivre de près — plusieurs Class40 sont ouverts au sponsoring sur Spencer, où vous découvrirez comment ces machines performantes s'engagent en course.
La fenêtre d'opportunité IRC se referme
Voilà le paradoxe. Le scow est tellement performant en IRC qu'il attire l'attention des gardiens du temple. Ludovic Abollivier, directeur du centre de calcul IRC, ne fait pas dans la nuance :
« Il est très probable qu'une taxation additionnelle sera adoptée en 2027. »
Traduction : profitez-en maintenant. La fenêtre 2026-2027 représente une opportunité unique pour les propriétaires de scows — et particulièrement pour les premiers adoptants du concept en 50-pieds comme Magré. Après ? Le rating se durcira, l'avantage se réduira.
Cette perspective a des conséquences directes sur le marché. Les scows Class40 d'occasion s'échangent aujourd'hui autour de 650 000 euros — proche du prix du neuf, ce qui en dit long sur la demande. Mais Cédric de Kervenoaël, président de la Class40, anticipe une correction :
« Le prix des scows va baisser un peu et tout redeviendra plus abordable. »
Une prédiction qui pourrait s'accélérer si la taxation IRC de 2027 refroidit les ardeurs des armateurs orientés résultats. Paradoxalement, cette correction rendrait le scow plus accessible aux propriétaires-coureurs amateurs — le cœur historique de la classe.
Pogo sort, le marché se recompose
L'autre onde de choc de 2025 ? Le retrait de Pogo Structures de la Class40. Un tournant. Pogo, c'était le volume, la série, l'accès démocratique au large. Son départ reconfigure toute la chaîne d'approvisionnement.
Qui prend le relais ? JPS Production — le même chantier qui a construit le Palanad 4 — CDK Technologies, et une poignée de chantiers boutique. Le marché se consolide autour d'acteurs plus spécialisés, capables de produire à un rythme de 7 à 8 unités par an. Loin du pic de 2023, certes, mais suffisant pour maintenir une flotte vivante.
Cette maturité a un effet collatéral intéressant : l'émergence d'un marché « performance-cruising ». Les volumes intérieurs généreux du scow — comparables à ceux d'un catamaran — séduisent une clientèle qui ne vise pas le podium mais veut traverser vite, confortablement, en sécurité. Le scow pourrait bien devenir le SUV de la voile hauturière — une comparaison que Manuard réprouverait sans doute, mais qui reflète une réalité commerciale.
Quand l'innovation Class40 irrigue toute la course au large
Revenons au Palanad 4. Que prouve-t-il, au fond ?
Que le scow n'est pas un artefact Class40. Pas un concept de niche optimisé pour une jauge spécifique. C'est un paradigme de conception qui fonctionne à toutes les échelles — du Mini 6.50 au 50-pieds IRC, en passant par le Class40 qui a servi de banc d'essai grandeur nature.
La chaîne de transmission est désormais complète. Les architectes testent en Mini, industrialisent en Class40, et — quand la confiance est là, quand un propriétaire audacieux signe le chèque — projettent le concept dans l'arène IRC où les maxis et les TP52 font la loi depuis des décennies. Et ça marche.
Olivier Magré et son équipage résument l'expérience avec une jubilation communicative :
« On s'est vraiment éclatés, allant vite sans se fatiguer. L'esthétique de Palanad peut choquer certains puristes, mais l'essayer c'est l'adopter ! »
Quelle sera la prochaine innovation à sortir du laboratoire Class40 ? Foils rétractables démocratisés ? Nouveaux matériaux de construction ? Automatisation partielle pour les courses en solitaire ? Difficile à prédire. Mais une chose est certaine : quiconque veut comprendre où va la course au large dans cinq ans ferait bien de regarder ce qui se passe aujourd'hui sur les lignes de départ Class40. D'ailleurs, pour ne rien manquer de ces évolutions, retrouvez toutes les dates des prochaines confrontations sur le calendrier Spencer.
Le scow a d'abord fait sourire. Puis il a fait réfléchir. Maintenant, il fait gagner — à toutes les échelles. Et ça, franchement, c'est une révolution.