Course au large 2025 : quand l'IA dépasse la F1 et réinvente la voile
Sommaire
Un catamaran F50 de SailGP génère plus de 35 000 points de données par seconde — plus qu'une voiture de Formule 1. Bon. Et maintenant, la partie qui fait sourire : quatre ingénieurs suffisent à gérer l'ensemble de la flotte mondiale. Quatre. Là où la F1 en mobilise environ vingt par monoplace.
Ce ratio — franchement absurde — résume à lui seul la révolution qui secoue la course au large en 2025. Le sport le plus ancien du monde (celui du vent, des courants et de l'intuition) est devenu, sans que grand monde s'en aperçoive, le laboratoire maritime le plus avancé de la planète.
SailGP et America's Cup : les AC75 et F50 deviennent des « appareils IoT extrêmes »
Warren Jones, CTO de SailGP, ne mâche pas ses mots : « Ces bateaux sur l'eau ? Je les appelle des "appareils IoT extrêmes". Nous récupérons une quantité énorme d'informations du bateau et les transformons ensuite en métriques que nous pouvons comprendre et avec lesquelles nous pouvons prendre de meilleures décisions. »
Les chiffres donnent le vertige. Chaque F50 embarque 125 capteurs ; à l'échelle de la flotte, ce sont 240 000 points de données par seconde qui transitent vers Oracle Cloud Infrastructure. Latence de bout en bout ? 150 millisecondes. Le temps d'un battement de cils — et la décision tactique est déjà prise. Ou du moins suggérée.
Côté America's Cup, l'escalade est encore plus spectaculaire. L'AC75 d'American Magic embarque environ 300 capteurs mesurant 4 000 variables distinctes. L'équipe data est passée de 2 à 6 analystes, signe que le volume d'information dépasse désormais la capacité de traitement humain brut.
Chez Orient Express Racing Team, Bruno Dubois (co-directeur) raconte : « Dès notre arrivée le 6 avril, les départements hydraulique, électricité et mécatronique ont pris le relais sur le bateau. Ce travail de précision a pris près de sept semaines. » Plus de 200 capteurs installés en 46 000 heures de construction, par 65 constructeurs. Un chantier naval, ou un projet aérospatial ? La question se pose sérieusement.
Et puis il y a cette contrainte qui change tout : les AC75 sont interdits de tests physiques — ni bassin de carène, ni soufflerie. Résultat : la course se joue intégralement dans les jumeaux numériques. Steve Collie, coordinateur aérodynamique d'Emirates Team New Zealand, le confirme : « Nous continuons à faire tourner des simulations jusqu'aux derniers jours de course en octobre pour extraire chaque fraction de performance. » Quand on ne peut pas toucher l'eau, on touche aux limites du calcul.
L'IA prédictive qui détecte l'invisible : près de 400 millions de lectures par course
Voilà le chiffre qui frappe : près de 400 millions de lectures hydrauliques analysées par l'IA d'Oracle à chaque course de SailGP. Le système détecte en moyenne un défaut tous les deux jours de navigation.
Résultat ? Une réduction drastique des pannes mécaniques en course — le système a notamment permis de détecter et corriger un problème sur l'un des bateaux juste à temps pour reprendre la course.
Warren Jones décrit le fonctionnement quotidien avec un pragmatisme désarmant : « Nous nous réveillons le matin, et cela nous dit ce que notre équipe technique doit remplacer. C'est très efficace. »
Scott Babbage, Head Data Analyst de SailGP, complète : « L'échelle est l'avantage ici. Nous avons une petite équipe d'ingénieurs qui s'occupe de beaucoup de bateaux. Quand vous pensez à la Formule 1, ils ont probablement 20 ingénieurs travaillant sur chaque voiture. Nous avons une équipe de quatre ingénieurs qui s'occupent de tous nos bateaux. »
Pour la saison 2025, SailGP franchit un cap supplémentaire avec des systèmes anti-crash pilotés par IA et des caméras intelligentes embarquées. L'objectif ? Non seulement prévenir les pannes mécaniques, mais anticiper les collisions entre bateaux volant à plus de 50 nœuds à quelques mètres les uns des autres.
À l'échelle de l'industrie maritime, ces technologies commencent à produire des résultats mesurables — nous y reviendrons plus bas.
Foils adaptatifs, CFD et jumeaux numériques : la simulation devient réalité
Le passage de 6 foilers IMOCA au Vendée Globe 2016-2017 à 19 en 2020-2021 illustre une bascule irréversible. En quatre ans, le foil est passé du statut d'avantage technologique à celui de prérequis compétitif. Mais cette démocratisation cache une course à l'armement numérique bien plus complexe.
Les règles IMOCA limitent strictement les foils à un second degré de liberté (rotation) de maximum 5 degrés et interdisent tout asservissement automatique en course. Autrement dit : le marin reste maître de son vol. Mais toute l'intelligence réside dans la conception en amont — dans les milliers d'heures de CFD (Computational Fluid Dynamics) qui déterminent le profil optimal avant même que le carbone ne soit moulé.
Le cas du Gitana 18 — le trimaran Ultim de l'écurie Edmond de Rothschild, dessiné par Guillaume Verdier — pousse le curseur encore plus loin : 500 capteurs embarqués (le double du Gitana 17), des autopilotes développés sur mesure qui « anticipent les mouvements du bateau et réagissent comme un vrai barreur », pour des vols océaniques pouvant atteindre 55 nœuds. À cette vitesse (plus de 100 km/h sur l'eau), la moindre erreur de pilotage se paie cash. L'autopilote ne remplace pas le skipper ; il lui offre les quelques dixièmes de seconde de réaction supplémentaires qui séparent le record du monde du naufrage.
Anderson Reggio, ancien responsable des tests pour American Magic, pose le diagnostic : « La quantité de données que vous avez sur un AC75 est énorme et aucune personne ne peut la traiter en une seule nuit et produire des informations précises. » Le jumeau numérique n'est plus un luxe. C'est une nécessité structurelle. Cette quête d'optimisation permanente se retrouve aussi sur les circuits IMOCA — et si vous souhaitez suivre de près l'aventure de ces machines et soutenir directement un skipper, le Maître Coq V de Yannick Bestaven propose plusieurs formules de sponsoring sur Spencer. Vous pouvez d'ailleurs naviguer sur ce bateau via un sponsoring sur Spencer.
WindSight IQ, LiveLine et le spectacle augmenté : quand l'IA transforme l'expérience fan
Comment faire comprendre à un néophyte pourquoi un bateau vire à tribord plutôt qu'à bâbord ?
En lui montrant le vent. Littéralement.
Le système WindSight IQ, développé par Capgemini pour l'America's Cup, s'appuie sur 3 LiDARs LUMIBIRD positionnés sur le front de mer de Barcelone. Portée : 12 kilomètres. Précision : inférieure à 0,1 m/s. Rafraîchissement : chaque seconde. Pour la première fois, le vent — cet élément invisible qui décide de tout — devient visible à l'écran.
Grant Dalton, CEO de l'America's Cup Event, résume l'enjeu : « Quatre éléments déterminent le vainqueur de la course : la conception du bateau, l'équipe, l'eau et le vent. Avant et pendant la course, les commentateurs pourront désormais voir les modèles de vent en temps réel et expliquer aux téléspectateurs les options qui s'offrent aux yachts concurrents. »
Côté SailGP, le système LiveLine traite 53 milliards de points de données par jour de course pour produire des superpositions graphiques avec une précision de 2 centimètres, diffusées dans 212 territoires. Le chiffre-clé qui valide la stratégie ? 84 % des fans estiment que ces technologies améliorent leur expérience de visionnage. Et surtout : 77 % de la Gen Z préfère regarder le sport hors des sites en direct — depuis un écran, enrichi de données.
La voile, sport d'initiés ? Plus pour longtemps.
Des capteurs Harken aux systèmes Cariboni : l'écosystème matériel haute précision
Derrière les algorithmes, il y a du métal. Du silicium. De l'acier miniaturisé.
Les capteurs de pression Harken illustrent le niveau d'exigence : 414 bar de pression maximale (l'équivalent de 6 000 psi), pour seulement 90 grammes sur la balance. Sortie en signal industriel 4-20 mA, compatible avec n'importe quel système d'acquisition. Ce sont ces micro-composants, invisibles à l'œil, qui permettent les centaines de millions de lectures par course.
L'écosystème logiciel se structure en parallèle. Des plateformes comme Kwindoo, SAP Sailing Analytics, Oracle Racing Analytics ou Sailmon émergent pour démocratiser l'accès aux données de performance. Ce qui était réservé aux équipes de l'America's Cup il y a cinq ans commence à ruisseler vers la course au large amateur et semi-professionnelle.
Transferts industriels : du Vendée Globe aux cargos CMA CGM
100 % de la flotte du Vendée Globe 2024 était équipée d'hydrogénérateurs Watt&Sea. Une technologie née de la course au large en 2008, devenue standard en seize ans. Le schéma se répète, toujours identique : la compétition invente, la plaisance adopte, l'industrie déploie.
AdrenaShip optimise les routes de CMA CGM depuis 2014 grâce à une analyse fine des courants et de la météo. Le routage météo intelligent — rodé sur les courses transatlantiques — fait aujourd'hui économiser d'importantes quantités de carburant aux flottes commerciales. Le marché de l'IA maritime a quasiment triplé en un an, passant de 1,47 milliard de dollars en 2023 à 4,13 milliards en 2024, avec une croissance projetée de 40,6 % par an jusqu'en 2030.
La maintenance prédictive (cette même technologie qui détecte les anomalies hydrauliques sur les F50) peut réduire les pannes imprévues de près de 70 % et diminuer la consommation de carburant de 8 à 15 % selon les études. Quand un armateur calcule le retour sur investissement, la réponse tombe en moins de deux ans. L'argument environnemental et l'argument économique convergent — ce qui, dans le shipping, n'arrive pas souvent.
Vision 2030 : foils intelligents, IA générative et autonomie partielle
Où en serons-nous dans cinq ans ?
Les tendances actuelles dessinent un horizon assez lisible. Les jumeaux numériques et les foils adaptatifs deviendront la norme sur l'ensemble des classes océaniques, pas seulement sur les prototypes d'exception. L'IA générative — celle qui écrit du texte et produit des images aujourd'hui — dessinera demain les coques, les appendices, les gréements. Comme dans l'automobile, où les formes optimales émergent déjà de processus algorithmiques que l'œil humain n'aurait jamais imaginés.
La convergence entre course au large et maritime commercial va s'accélérer encore. Ce qui équipe un AC75 aujourd'hui se retrouvera sur un porte-conteneurs dans trois à cinq ans. Les gains de performance se chiffrent en pourcentages ; les gains environnementaux, en millions de tonnes de CO₂. Pour suivre cette évolution en direct — et découvrir les dates des prochaines grandes confrontations technologiques —, rendez-vous sur le calendrier Spencer.
Le paradoxe est saisissant. La voile — ce sport millénaire où l'on harnache le vent avec des bouts et de la toile — est devenue la pointe absolue de l'innovation en intelligence artificielle appliquée au transport. Quatre ingénieurs, 150 millisecondes de latence, près de 400 millions de lectures par course. Et toujours, au bout de la chaîne, un équipage qui doit lire l'eau, sentir la risée, engager le bateau au bon moment.
L'IA ne remplace pas le marin. Elle lui donne des yeux là où il était aveugle.
Sources
- Communications officielles SailGP 2025
- SailGP pilots AI for preventive maintenance and high-performance racing - Oracle
- INSIGHT: The Trackside Engineers - Mercedes-AMG F1
- SailGP's 2025 Season to Be Most Technologically Advanced in Sailing History (March 2025)
- Oracle - SailGP uses AI-driven anomaly detection to avoid system failure
- SailGP processes 240K data points per second on OCI - Oracle Blog
- Oracle Blog - SailGP Data Processing (Mars 2022)
- Yacht Racing Life - Interview Anderson Reggio (ex-Head of Testing American Magic)
- Site officiel de K-Challenge (Management)
- Sail-World - Orient Express Racing Team AC75 construction details
- Emirates Team New Zealand - Official Team Page
- Here we go on a global foiling spectacular - IMOCA
- IMOCA Class Rule 2021 V.1.5
- Site officiel de l'architecte Guillaume Verdier
- Guillaume Verdier - Site Officiel
- Edmond de Rothschild - Communiqué officiel (15 Fév 2026)
- The Yacht Writer - Maxi Edmond de Rothschild trimaran (Gitana 18)
- Connectivity Matters to American Magic Featuring Anderson Reggio (KVH, 2020)
- Capgemini and America's Cup Media to bring a new dimension...
- CAPGEMINI AND AMERICA'S CUP MEDIA TO BRING A NEW DIMENSION TO THE 37TH AMERICA'S CUP EXPERIENCE WITH WINDSIGHT IQ
- Site officiel de l'America's Cup - Juin 2024
- SailGP's 2025 Season to Be Most Technologically Advanced
- SailGP Official Press Release - May 9, 2024
- Capgemini Research Institute - A whole new ball game (Juin 2023)
- Pressure Transducer — 6000 psi, -4ORB | Harken
- Watt&Sea - Racing Carbone
- Interview d'un officier de pont CMA CGM par AdrenaShip
- Beyond the Horizon: Opportunities and Obstacles in the Maritime AI Boom - Lloyd's Register/Thetius (2024)
- Deloitte Analytics Institute - Predictive Maintenance Position Paper
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